Éducatrice spécialisée HES-SO, coach membre de SECA, enseignante, auteure, peintre

19. Le deuxième coup de foudre

« Son regard a croisé mon regard, comme un rayon laser. J'ai été projetée quelque part, ailleurs que sur la terre » chantait France Gall en 1978.

29 juin 1996
C’est samedi. Il fait très chaud. J’ai enfilé ma robe courte et légère couleur sable avec des fleurs rose pâle. Je sors de la librairie « Les yeux fertiles » J’ai acheté beaucoup de livres, comme d’habitude. Mon sac me scie l’épaule. Je dois encore faire des achats avant de rentrer. J’entre dans la Migros. Je descends le tapis roulant. Vers les épices, mes yeux croisent ceux d’un inconnu.

Je pars en vrille. Un éclair m’a percutée. Cet homme se tient debout, à vingt mètres de moi et il ne bouge pas. « Mon Dieu qu’il est beau ! ». Je suis bouleversée et j’ai le vertige. « Il doit regarder une personne derrière moi. Ce n’est pas possible qu’il me regarde, moi !». Mon cœur bat très fort dans ma poitrine. Je vois des images un peu floues. Il y a un petit garçon blond, les cheveux presque blancs, devant le pas d’une porte avec un air timide. Je vois un adolescent qui semble fougueux. D’autres images que je ne saisis pas. Puis un ciel profond, étoilé. L’éternité.

L’homme regarde toujours dans ma direction. J’éprouve une émotion nouvelle qui me secoue tout le corps. Je me force à bouger et je cherche un équilibre dans ma liste de commissions. Du massepain que je prends en passant. Des abricots. Vers l’étalage des fruits, il est là. Il me regarde sans dire un mot. Des carottes. Vers l’étalage des légumes, il est là et me regarde. Que me veut-il ? Il ne me sourit pas, ne me drague pas. Il me regarde sérieusement. Je désire rester sous son regard. Mais sur ma liste, il y a des bocaux pour faire des confitures. Je dois aller au fond du magasin. Dommage…

Lorsque j’arrive vers les caisses, il est là. C’est la foule des samedis et il y a de longues files d’attente. Etrangement, il est le dernier d’une file beaucoup plus courte que les autres. Oserais-je aller derrière lui ? Que va-t-il penser ? Mais si je me mets au bout d’une autre file alors qu’elles sont toutes plus longues, il va croire que je le fuis. Mon cœur bat la chamade. J’y vais ! Je me mets derrière lui. Il se retourne et me voit. Son regard vacille. On dirait qu’il a peur. Puis, il regarde mon panier et me dit « Vous aimez aussi le marzipan ? ». Je repère un accent. Est-il hollandais ? Cela se pourrait avec ses cheveux clairs et ses yeux bleu-gris. De près, il est encore plus beau. Sa question a déclenché un flot de paroles qui jaillissent de ma bouche et que je ne contrôle pas. Je lui raconte la confiture aux abricots et aux carottes, ainsi que le gâteau aux abricots également et au massepain. Il me sourit. Je suis amoureuse ! C’est ça, cette émotion qui m’a saisie toute entière. Je suis tombée amoureuse d’un inconnu ! C’est à son tour de payer. Ensuite il remplit son sac très lentement et moi, je paie et le remplis très vite. Nous avons fini en même temps. Il se retourne vers moi. « Est-ce qu’on peut boire un verre ensemble ? ». Je ne peux pas refuser ! Je suis amoureuse pour la première fois de ma vie. Oui !

Nous montons ensemble par l’escalier roulant. En bas, le caissier qui nous a servi a cessé de tiper. Il nous regarde, tête élevée, avec un grand sourire. Il a été le témoin de notre rencontre.

En montant, je lui demande d’où il vient. « De Bâle ». Un Suisse-Allemand !! Que fait-il ici ? « Je fais mon doctorat de physique » Un physicien ! Un physicien suisse-allemand. Les deux branches dont j’avais horreur à l’école était l’allemand et la physique ! Toujours dans les escaliers roulants, je me tourne vers Dieu et je Lui dis  intérieurement: « Que me fais-Tu ? L’homme de ma vie est un physicien suisse-allemand !! ». J’ai l’impression de L’entendre rire. Sur le moment, je ne trouve pas Son humour très drôle. Mais je suis amoureuse. Je repense à ma question. L’homme de ma vie… Oui, c’est lui. Nous ne sommes pas encore en haut des escaliers et je sais déjà que c’est l’homme de ma vie. Tout va très vite.

Je lui demande : « Vous êtes à Lausanne pour combien de temps ? » Il confond « pour » avec « depuis ». « Trois mois ». Zut, cela va être compliqué ! Il faudra faire la navette entre Lausanne et Bâle, bientôt. Mais en fait, il est là depuis trois mois et prévoit de rester 3 ans.

Nous buvons un verre d’eau gazeuse sur une terrasse. Il fait bon. Fabian me parle de ses cours de bateau à voile, du professeur dont il est l’assistant. Il ne parle pas très bien le français mais cela ne me pose aucun problème. Je lui raconte un bout de ma vie. Je me sens bien. Au moment de nous quitter, il me demande si nous pouvons nous revoir. J’ose lui proposer de nous rencontrer ce soir même. Ce sont les Fêtes de Lausanne. Il y a des concerts partout, en plein air. C’est l’idéal pour une première soirée.

Rendez-vous au même endroit en début de soirée. Il désire mon numéro de téléphone au cas où nous ne se retrouvons pas. Je n’ai pas de papier, lui non plus. Il déchire un bout de son sac de commission en papier pour que j’y note mon numéro. Un passant nous observe gentiment.

Le soir, lorsque j’arrive dans ma grande robe à fleurs et mes talons, je suis émerveillée par l’homme qui m’attend. Il porte un jeans et une belle chemise vert foncé. Ses yeux sont admiratifs. Nous nous sourions. Tout semble si simple. Pas d’impression bizarre, pas d’air épais, pas d’alarme. C’est doux, paisible et fluide. En fin de soirée, il se penche vers moi pour me parler. C’est tellement électrique entre nous que je crois qu’il veut m’embrasser. Je l’embrasse à sa grande surprise. Je me sens étourdie. « Cela va trop vite » lui dis-je. « Nous avons tout notre temps ». Sa réponse fait l’effet d’une clé qui ouvre une porte à l’intérieur de moi.
Nous parlons encore des heures dans ma voiture devant chez lui. Tant d’heures que toutes les vitres sont recouvertes de buée.
Je rentre chez moi, stupéfaite par ce qui m’arrive.

 
Soudain, dans les yeux d’un inconnu, j’ai découvert un nouveau monde. La question d’aller vivre dans un couvent a éclaté sous l’impact. Fabian m’a semblé être un cadeau du ciel. L’amour nous a foudroyé sans que nous n’ayons encore échangé une parole. Pourtant tout nous séparait : il est germanophone et moi francophone, il travaillait dans la recherche scientifique et moi dans le social, il avait été un grand sportif et j’étais amatrice d’art, j’étais croyante et lui pas. Mais notre lien était si évident qu’à partir de ce jour, nous ne nous sommes plus quittés. Plus tard, en regardant un album de photos de son enfance, je suis tombée en arrêt devant une photo de lui. Un petit garçon blond, les cheveux presque blancs, devant le pas d’une porte avec un air timide. C’était le petit garçon que j’avais vu pendant le coup de foudre !
 
Un mois après notre rencontre, nous avons passé un weekend ensemble, à faire de la marche. Deux jours importants, où tendresse, passion, partages et aventure s’égrenaient. En redescendant de la montagne, Fabian m’a dit « Je crois que nous allons nous marier ». Cela m’a touchée. Nous ne nous connaissions que depuis 4 semaines et déjà, c’était clair pour nous. J’ai pensé que c’était un peu fou mais tellement juste.