Éducatrice spécialisée HES-SO, coach membre de SECA, enseignante, auteure, peintre

3. La souffrance des autres

Mes parents aimaient Dieu. Lorsqu’ils parlaient de Lui, ils racontaient Son amour. Pour moi, ces deux mots allaient ensemble, Dieu-amour. C’est au nom de cet amour reçu, qu’ils ouvraient notre porte à des enfants qui se trouvaient dans des situations difficiles. Par le biais de l’association Feu et joie, nous avons accueilli trois petits enfants chez nous, à tour de rôle, pendant plusieurs semaines en été. Je me rappelle de Karim, un garçon à la peau dorée et aux yeux sombres. Il venait d’un quartier défavorisé de Paris. Il devait avoir sept ans. Ma sœur et moi étions dans la même tranche d’âge. Je me souviens de nos rires et de la manière joyeuse dont il s’était intégré dans notre famille. Je le trouvais très beau et absolument charmant comme compagnon de jeu.
 
Hervé venait aussi de Paris. Il était plus jeune, peut-être âgé de cinq ans. Il était pâle et maigre. Je me rappelle qu’on voyait les veines sous la peau de son visage. Il avait des yeux bleu gris clair, des cheveux blonds cendrés et ondulés.
 
Il entre chez nous et une odeur puissante d’urine nous enveloppe. Maman le déshabille lentement, en lui parlant d’une voix rassurante, en lui souriant. Il se laisse faire comme une poupée. Pour enlever ses chaussettes, elle doit tirer fort. Elles collent à ses pieds... Dans la salle de bain, une baignoire pleine de mousse l’attend. Hervé se met à hurler en se débattant. Il semble terrorisé à la vue de la baignoire. Nous essayons de lui expliquer qu’un bon bain est prêt. Nous lui montrons la mousse et l’eau, rien à faire. Il crie et pleure. Alors, nos parents nous demandent à Caroline et à moi de lui faire la démonstration de comment on prend un bain. La nudité entre enfants est perçue comme naturelle. Nous entrons dans le bain et nous commençons à jouer avec la mousse. Hervé cesse de pleurer. Il nous observe depuis la porte. Puis, il fait quelques pas. Il accepte de toucher la mousse que nous lui tendons. Il s’approche et met sa main dans l’eau. Chacun de nous l’encourage avec la voix et des sourires. Très lentement, il essaye de passer sa jambe par-dessus le bord de la baignoire. Nous lui mouillons doucement le pied, puis le mollet. Et c’est au ralenti qu’il vient se glisser entre ma sœur et moi, dans l’eau tiède.
 
Qu’est-ce qu’Hervé a vécu dans une baignoire pour en avoir autant peur ? 
C’était un enfant craintif. Il faisait pipi au lit et semblait effrayé en voyant ma maman arriver le matin. Mais comme elle était douce et calme, il a appris au fil des jours qu’il n’était pas en danger chez nous. Je n’ai jamais su quel était son quotidien. Mais je pense qu’il a dû grandir dans un environnement où manquaient le sentiment de sécurité et celui d’être aimé. Sa fragilité et la souffrance qui se dégageaient de lui à son arrivée m’ont fortement touchée. J’étais encore une petite fille, mais j’étais entrée en contact avec une forme de malheur, quelque chose d’affreux parce que cela atteignait un enfant vulnérable.
 
Il y a eu Houda, ma chérie. Elle venait de Syrie où il y avait la guerre. C’était en 1973, je crois. Houda avait contracté la poliomyélite et elle ne pouvait marcher qu’avec des attelles qui allaient des pieds aux hauts des cuisses. Elle avait besoin de béquilles pour avancer. Elle avait également une chaise roulante pour les moments où elle n’avait pas ses attelles ou lorsqu’elle était fatiguée. Houda, de par son handicap et la situation dramatique de son pays, aurait pu être une enfant marquée, dans la révolte, la colère ou la souffrance. Mais Houda n’était pas comme ça. Elle était une ravissante petite fille rieuse, espiègle, avec un humour contagieux. Au lieu de se plaindre de ses jambes inertes, elle faisait des sortes de spectacles où ma sœur, nos copines et moi regardions avec fascination la manière dont elle se passait les jambes autour du cou. Elle prenait ses pieds dans ses mains et se faisait faire le grand écart et toutes sortes de mouvements impossibles à reproduire. C’était une enfant attachante avec une joie de vivre rayonnante. Pendant plusieurs années, elle nous a écrit en nous nommant « papa, maman, sœurs et frère ». La Syrie a de nouveau été déchirée par la guerre et il y règne beaucoup de violence actuellement. Je pense à Houda. Où est-elle ? Comment s’en sort-elle avec son handicap ? A-t-elle gardé cette pulsion de vie qui la faisait éclater de rire ? J’espère tellement qu’elle soit devenue une femme épanouie et bienfaisante.
 
Et Karim, et Hervé, qui sont-ils aujourd’hui ? Vivent-ils encore ? Ils devraient être quinquagénaires à l’heure où j’écris. Ont-ils pu bâtir une vie équilibrée ? Ont-ils trouvé l’amour, fondé une famille ? Est-ce que ces quelques mois chez nous ont laissé des traces lumineuses dans leur mémoire ? Est-ce que cela les a aidés ? J’aimerais tant savoir ce que mes compagnons de jeux un peu déglingués dans leur âme et dans leur corps sont devenus. Je sais qu’ils ont laissé une empreinte profonde dans ma vie au point d’avoir involontairement influencé certains de mes choix fondamentaux.