32. Sous le soleil
Un nouveau chemin s’ouvrait devant moi. J’étais dans un moment étonnant. Une joie véritable de pouvoir faire des projets de vie. Et en même temps, je devais faire le deuil de ma mort. Lorsque j’avais pensé mourir assez rapidement, j’avais eu du chagrin et des regrets à l’idée de tout ce que je n’aurais pas pu vivre, mais parallèlement, chaque jour me rapprochait de la porte de l’éternité. Je me réjouissais aussi de traverser le voile et d’entrer dans la présence complète et lumineuse de Dieu. Je me sentais comme avant un rendez-vous amoureux. Puisque j’allais sans doute vivre plus longtemps que pensé, cette rencontre s’éloignait dans le temps. Donc, je devais faire le deuil de cela. Je devais faire le deuil de ma mort.
6 janvier 2000
« Le monde tient debout par ce réseau d’amour que nous créons, vous et moi, chaque jour, et tous ces êtres qui, en cet instant, sont en train de faire quelque chose, des actes d’amour dans le monde, un regard de tendresse pour la terre qui nous entoure, pour la création. Cela tient le monde debout. » Christiane Singer
7 janvier 2000
Beau Noël à l’église. Le lendemain, après une nuit très venteuse, nous passons la journée ainsi : coupure de courant, chute de grand-maman, volet arraché et fenêtre cassée chez sa sœur Ida qui est à l’hôpital, donc nettoyage, fermeture tant bien que mal des volets (quelle lutte contre le vent !). Nous apprenons que des toits se sont envolés.
Noël le soir avec la famille : amour.
Nous sommes partis à Mouthe pour faire du ski de fond dans le Risoux. Le matin du 28, il y a une immense couche de neige. Nous apprenons qu’il y eu des tempêtes terribles. Des arbres arrachés par centaines, des villages isolés, sans électricité. Pour le ski de fond, deux pistes sont possibles, les autres sont encombrées d’arbres. Virée en ski à Chaux-Neuve à travers bois et retour à travers champs. Le vient devient terrible. On n’arrive plus à avancer ! Heureusement que nous ne sommes plus dans la forêt car il y a eu de nouveau des chutes d’arbres ! En fait, c’était la tempête Lothar ! (La plus forte tempête enregistrée en Europe à ce jour. Nous avons été préservés lorsque nous étions en train de skier en pleine nature).
Le 31, moment privilégié pour Toi, Seigneur, avec les Chemins d’Avent. Une veillée animée par papa et maman. « Merci Seigneur pour cette année nouvelle. Je veux qu’elle soit belle pour nous et je te la confie. Mais je tiens à y participer. Pour cela, je te demande que j’aie encore plus d’amour pour les autres » Chacun devait dire ce qu’il désirait. Puis, papa a béni chacun des adultes. C’était beau !
Tu étais là, Seigneur, quand il disait « Que le Seigneur notre Dieu te bénisse et te garde tout au long de l’année. Qu’il se penche sur toi et que son visage s’illumine pour toi ».
Puis mon beau-frère a béni ses enfants. Les couples se sont enlacés et ont dit « Que le Seigneur notre Dieu nous bénisse et nous garde ».
Quel bonheur de vivre cela avec Fabian !
« Elle est là, l’année nouvelle, toute fraîche, toute jeune, à peine éclose. Dieu la dépose en nos mains fragiles, comme il a déposé son Fils dans les mains de Marie.
Elle est là, l’année nouvelle, à nous offerte comme un cadeau. C’est une année de grâce qui nous vient du Seigneur.
Elle est là, l’année nouvelle, tant crainte, tant espérée, l’année deux mille. »
« C’est l’an 2000, l’année jubilaire, l’année où Dieu fait grâce »
Chemins d’Avent
« Le ciel est sur la terre, la terre est au ciel.
L’homme est en Dieu, Dieu est en l’homme » Saint Pierre Chrysologue
28 janvier 2000
J’ai envoyé 3 offres d’emploi. J’ai une légère tension en pensant au téléphone. J’ai peur qu’on m’appelle. C’est toujours difficile avec l’allemand. Certes, je comprends de mieux en mieux et je m’exprime avec plus d’aisance. Mais j’ai hâte de ce fameux déclic.
L’allemand est étonnant. Parfois, je lis un texte. Et tout à coup, je ne saisis plus rien. Une, deux phrases totalement opaques. Et soudain, vlan ! comme un dévoilement. Mais bien sûr ! Parfois, le voile reste tendu. Je me sens encore frustrée lors de moments de groupe. Tant de désir de comprendre. Mais lundi, avec Marianne et Ludwig, j’ai eu comme un éclair. Marianne parlait de sa douleur lorsque son premier mari l’a quittée. Elle était émue, partageait. Puis Ludwig a parlé. Et j’ai réalisé que j’avais pu être dans la position de l’écoutante compatissante. J’ai ressenti de l’empathie. En allemand ! Alléluia ! Le lendemain, chez eux, j’ai prié pour eux. Et Tu étais là, comme un feu à travers moi, sur eux. Emotion forte.
Je me sens si petite.
Et pourtant, Tu m’offres tous les possibles. J’essaye de les cueillir avec le moins de maladresse possible.
Je T’aime.
30 janvier 2000
« Chacun peut être grand… parce que chacun peut servir. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’université pour servir. Il n’est pas nécessaire d’accorder le verbe avec le sujet pour servir… Il est nécessaire d’avoir un cœur plein de grâce, d’avoir l’âme remplie d’amour. » Martin Luther King. Dans le journal.
Je désire servir même sans savoir accorder le verbe !
Après le culte, assise à côté d’une femme enceinte et ronde, je lui parle de notre désir d’enfant. Devant moi, une corbeille de crème à café. Sur le dessus de la corbeille, bien en vue, un petit gobelet de crème avec un couvercle orné d’une photo. On voit une cigogne en bois, portant un bébé dans un sac en bandoulière. Un rectangle blanc est posé sur la cigogne où il est écrit « Stefanie ». En dessous, en français « Heureux événement » !!!
13 février 2000
Il y a deux nuits, j’ai vécu une expérience très forte. En soirée, Fabian et moi avons prié. Il a dit son désir de croire en Jésus et de L’accueillir. J’ai posé mes mains sur lui et évoqué le nom et le sang du Christ sur lui. Sensation de feu. Nous sommes allés nous coucher. J’ai senti plusieurs fois un élan en moi. Je me suis levée et suis allée me coucher sur le canapé du salon. J’ai dit Maranatha, Seigneur, viens ! J’ai senti un poids sur moi, comme une couverture un peu lourde. Impression d’angoisse, bouche sèche, cœur battant, mains humides, malaise. J’ai dit « Jésus, Jésus ». Comme un combat entre anges du bien et anges du mal. « Jésus, Jésus ». Les muscles de mes cuisses se sont contractées comme suite à des décharges électriques. J’ai eu peur tout en étant paisible au fond de moi. Tête qui s’affole dans la paix. La paix a tout rempli. Les spasmes très forts ont duré longtemps dans les jambes et sont monté. Ventre, bas-ventre. Pensée « Je guéris pour enfanter ». Torse, haut du corps, tête. « Jésus, Jésus ». Dieu se battait. J’étais sûre de l’issue, de Sa victoire. Les contractions ont ralenti. Je suis allée me coucher à côté de Fabian. Spasmes de temps en temps. « Que t’arrive-t-il, tu trembles ? ». Il m’a dit qu’il était réveillé depuis un bon moment, qu’il croyait que je pleurais et que je voulais qu’il me laisse tranquille. Combien de temps cela a-t-il duré ? « Une heure » !
Ce matin, j’ai mes règles.
17 février 2000
Je viens d’essuyer un refus pour ma 18ème tentative de trouver un poste. Beaucoup, surtout les crèches, ne m’ont même pas répondue. J’ai cherché dans des crèches, homes, comme aide en cuisine, comparse à l’Opéra, aide chez un privé, agent au téléphone. Rien.
J’ai eu mes règles normalement. Il y a un mois, cela fût atroce. J’ai passé une heure dans un matin transi à souffrir et à m’évanouir dans la salle de bain. Je n’arrivais pas à prendre un antidouleur car, chaque fois que j’essayais de mettre de l’eau dans un verre, je m’évanouissais. Dieu merci, Tu étais là !
Le 4 février, j’ai passé une soirée exceptionnelle. Nous avons eu notre souper cousines où nous étions six. Nous sommes allées au San Juan, un restaurant espagnol à Lausanne. J’étais assise face à la salle. Il y avait un couple qui buvait un verre et quelques personnes seules. Le patron, José, est arrivé. Très vite, il a su dire où j’étais assise la dernière fois que je suis venue avec Fabian. Il était chaleureux, jovial, agréable. Nous nous sommes régalées de poissons grillés. Joëlle a proposé de faire un tour de table avec une bougie et chacune son tour a dit où elle en était dans sa vie. Ce fût un beau moment de sincérité et d’écoute.
Au dessert, j’ai demandé à José comment on fait brûler la crème. Il nous a conviées en cuisine. Carmina, la cuisinière, nous a montré. Nous avons bavardé, ri. De retour dans la salle, j’ai remarqué que Carmina suivait et s’asseyait un peu plus loin pour nous regarder. Je lui ai souri plusieurs fois. Sa sœur est arrivée. José nous propose qu’elle danse pour nous du flamenco. Magie. Habillée de jeans et petit pull, une grâce, une envolée. Soudain, elle me regarde et me montre du doigt. « Venga, venga ». Je lui dis que je ne sais pas danser. Elle parle espagnol, José ou Carmina traduisent. « Elle veut t’apprendre » José écarte les tables. En miroir, attentives et riantes, nous dansons. Les gestes sont simples, elle montre bien. Elle s’exclame « Tu danses bien ! ». Elle appelle sa sœur « Mira, mira ». Elles s’extasient et disent que j’ai du talent. Ces messieurs me complimentent. La danseuse ne veut plus me lâcher. Encore, danse. Je vais me rassoir sous les applaudissements. Je n’oublie pas un instant que je suis cliente. Je les trouve gentils.
Puis, quelque chose change. J’avais entendu Carmina chantonner un peu plus tôt dans la soirée. Et quand José me dit que je danse presque aussi bien que la danseuse, je lui dis que non et qu’elle a beaucoup de talent. Puis Carmina dit qu’elle ne sait pas danser. Je dis qu’elle fait de la très bonne cuisine et qu’elle chante bien, qu’elle a une belle voix.
Je la vois, assise vers sa sœur, à l’autre bout de la salle. Elle me fait signe de venir. « Je veux te chanter quelque chose ». Elle chercher, chantonne. Les cousines me font signe qu’il faut que je vienne payer. Je m’excuse et j’y vais. Il est tard, nous allons partir. Pour prendre nos manteaux, nous nous approchons de la table de Carmina. Elle me refait signe. Je dis aux cousines « Venez, elle va nous chanter quelque chose ». Carmina, l’air grave, me montre la chaise en face d’elle et, pointant son doigt sur moi, me dit « C’est pour TOI que je vais chanter ».
Yeux dans mes yeux, elle commence. Sa voix tremble, se fêle, s’amenuise. Elle se tait, me prend la main gauche, ses doigts en coque contre mes doigts. Elle me dit « Je voulais te chanter la chanson que me chantait ma mère. Mais je n’arrive pas. Cela fait longtemps que je n’ai pas revu ma mère. J’aurais voulu te chanter celle-là, mais je n’y arrive pas ». Sa sœur lui dit quelque chose et Carmina répond « Si, elle me comprend ! ». La discussion se fait dans un mixage français-espagnol. Carmina me chante une chanson de Sevilla. C’est beau ! J’y suis. Emue. Nos mains sont toujours liées. Je la remercie. Elle me retient « Tu es qui, toi ? D’où viens-tu ? Tu es spéciale. Tu as quelque chose… Tu as un regard incroyable. Il ne regarde pas là (elle me montre le bout de son nez). Il regarde loin (geste ample) à des milliers de kilomètres. A travers nous. Tu es d’où ? ». De la Vallée de Joux. « Oui, mais avant ? » « J’ai des ancêtres tziganes, je crois. » Des corps se redressent. « C’est ça ! » s’écrie Carmina. « Tu as du sang tzigane ! ». Ils discutent en espagnol un moment entre eux. Les cousines attendent dans leurs manteaux. « Et tu fais quoi ? » « Actuellement, j’écris » « Une artiste ! » Des cris à nouveaux. Ils rient. Carmina me dit que cela explique tout. Les cousines sortent. Je dois partir. J’ai envie de rester avec eux. Je me lève. L’homme du couple dit « C’est vrai que vous avez un regard étonnant. Vous êtes belle ». Sa compagne acquiesce. Qu’est-ce qu’ils ont tous ? Quelle situation étrange. Il me dit « Vous n’êtes pas une sorcière ? ». Je dis, bien fort « Je suis chrétienne. J’aime Jésus. Je ne donne que de l’amour. C’est ça qui sort de moi. Je suis gentille, ne craignez rien ». La danseuse me dit de danser à la maison. José propose que je vienne régulièrement à Lausanne et que je reçoive des cours de flamenco gratuits au sous-sol. Je vais sortir. Carmina m’appelle « Attends ! J’aimerais te demander quelque chose. Ecris-moi une histoire » « Je te l’écrirai, mais cela sera en français ». Le client se lève et dit « Moi, je traduirais ».
Je pars, remplie, ivre de ce que j’ai reçu, émue.
Le Don Juan avait fermé ses portes définitivement lorsque j’ai voulu y retourner et je n’ai jamais retrouvé Carmina malgré mes recherches. Je n’ai pas pu lui écrire une histoire. Dommage, j’aurais aimé mettre des mots sur cette femme, sur l’enfant qu’elle a été, sur sa mère, sur sa vie d’avant et sur qui elle est devenue.
6 janvier 2000
« Le monde tient debout par ce réseau d’amour que nous créons, vous et moi, chaque jour, et tous ces êtres qui, en cet instant, sont en train de faire quelque chose, des actes d’amour dans le monde, un regard de tendresse pour la terre qui nous entoure, pour la création. Cela tient le monde debout. » Christiane Singer
7 janvier 2000
Beau Noël à l’église. Le lendemain, après une nuit très venteuse, nous passons la journée ainsi : coupure de courant, chute de grand-maman, volet arraché et fenêtre cassée chez sa sœur Ida qui est à l’hôpital, donc nettoyage, fermeture tant bien que mal des volets (quelle lutte contre le vent !). Nous apprenons que des toits se sont envolés.
Noël le soir avec la famille : amour.
Nous sommes partis à Mouthe pour faire du ski de fond dans le Risoux. Le matin du 28, il y a une immense couche de neige. Nous apprenons qu’il y eu des tempêtes terribles. Des arbres arrachés par centaines, des villages isolés, sans électricité. Pour le ski de fond, deux pistes sont possibles, les autres sont encombrées d’arbres. Virée en ski à Chaux-Neuve à travers bois et retour à travers champs. Le vient devient terrible. On n’arrive plus à avancer ! Heureusement que nous ne sommes plus dans la forêt car il y a eu de nouveau des chutes d’arbres ! En fait, c’était la tempête Lothar ! (La plus forte tempête enregistrée en Europe à ce jour. Nous avons été préservés lorsque nous étions en train de skier en pleine nature).
Le 31, moment privilégié pour Toi, Seigneur, avec les Chemins d’Avent. Une veillée animée par papa et maman. « Merci Seigneur pour cette année nouvelle. Je veux qu’elle soit belle pour nous et je te la confie. Mais je tiens à y participer. Pour cela, je te demande que j’aie encore plus d’amour pour les autres » Chacun devait dire ce qu’il désirait. Puis, papa a béni chacun des adultes. C’était beau !
Tu étais là, Seigneur, quand il disait « Que le Seigneur notre Dieu te bénisse et te garde tout au long de l’année. Qu’il se penche sur toi et que son visage s’illumine pour toi ».
Puis mon beau-frère a béni ses enfants. Les couples se sont enlacés et ont dit « Que le Seigneur notre Dieu nous bénisse et nous garde ».
Quel bonheur de vivre cela avec Fabian !
« Elle est là, l’année nouvelle, toute fraîche, toute jeune, à peine éclose. Dieu la dépose en nos mains fragiles, comme il a déposé son Fils dans les mains de Marie.
Elle est là, l’année nouvelle, à nous offerte comme un cadeau. C’est une année de grâce qui nous vient du Seigneur.
Elle est là, l’année nouvelle, tant crainte, tant espérée, l’année deux mille. »
« C’est l’an 2000, l’année jubilaire, l’année où Dieu fait grâce »
Chemins d’Avent
« Le ciel est sur la terre, la terre est au ciel.
L’homme est en Dieu, Dieu est en l’homme » Saint Pierre Chrysologue
28 janvier 2000
J’ai envoyé 3 offres d’emploi. J’ai une légère tension en pensant au téléphone. J’ai peur qu’on m’appelle. C’est toujours difficile avec l’allemand. Certes, je comprends de mieux en mieux et je m’exprime avec plus d’aisance. Mais j’ai hâte de ce fameux déclic.
L’allemand est étonnant. Parfois, je lis un texte. Et tout à coup, je ne saisis plus rien. Une, deux phrases totalement opaques. Et soudain, vlan ! comme un dévoilement. Mais bien sûr ! Parfois, le voile reste tendu. Je me sens encore frustrée lors de moments de groupe. Tant de désir de comprendre. Mais lundi, avec Marianne et Ludwig, j’ai eu comme un éclair. Marianne parlait de sa douleur lorsque son premier mari l’a quittée. Elle était émue, partageait. Puis Ludwig a parlé. Et j’ai réalisé que j’avais pu être dans la position de l’écoutante compatissante. J’ai ressenti de l’empathie. En allemand ! Alléluia ! Le lendemain, chez eux, j’ai prié pour eux. Et Tu étais là, comme un feu à travers moi, sur eux. Emotion forte.
Je me sens si petite.
Et pourtant, Tu m’offres tous les possibles. J’essaye de les cueillir avec le moins de maladresse possible.
Je T’aime.
30 janvier 2000
« Chacun peut être grand… parce que chacun peut servir. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’université pour servir. Il n’est pas nécessaire d’accorder le verbe avec le sujet pour servir… Il est nécessaire d’avoir un cœur plein de grâce, d’avoir l’âme remplie d’amour. » Martin Luther King. Dans le journal.
Je désire servir même sans savoir accorder le verbe !
Après le culte, assise à côté d’une femme enceinte et ronde, je lui parle de notre désir d’enfant. Devant moi, une corbeille de crème à café. Sur le dessus de la corbeille, bien en vue, un petit gobelet de crème avec un couvercle orné d’une photo. On voit une cigogne en bois, portant un bébé dans un sac en bandoulière. Un rectangle blanc est posé sur la cigogne où il est écrit « Stefanie ». En dessous, en français « Heureux événement » !!!
13 février 2000
Il y a deux nuits, j’ai vécu une expérience très forte. En soirée, Fabian et moi avons prié. Il a dit son désir de croire en Jésus et de L’accueillir. J’ai posé mes mains sur lui et évoqué le nom et le sang du Christ sur lui. Sensation de feu. Nous sommes allés nous coucher. J’ai senti plusieurs fois un élan en moi. Je me suis levée et suis allée me coucher sur le canapé du salon. J’ai dit Maranatha, Seigneur, viens ! J’ai senti un poids sur moi, comme une couverture un peu lourde. Impression d’angoisse, bouche sèche, cœur battant, mains humides, malaise. J’ai dit « Jésus, Jésus ». Comme un combat entre anges du bien et anges du mal. « Jésus, Jésus ». Les muscles de mes cuisses se sont contractées comme suite à des décharges électriques. J’ai eu peur tout en étant paisible au fond de moi. Tête qui s’affole dans la paix. La paix a tout rempli. Les spasmes très forts ont duré longtemps dans les jambes et sont monté. Ventre, bas-ventre. Pensée « Je guéris pour enfanter ». Torse, haut du corps, tête. « Jésus, Jésus ». Dieu se battait. J’étais sûre de l’issue, de Sa victoire. Les contractions ont ralenti. Je suis allée me coucher à côté de Fabian. Spasmes de temps en temps. « Que t’arrive-t-il, tu trembles ? ». Il m’a dit qu’il était réveillé depuis un bon moment, qu’il croyait que je pleurais et que je voulais qu’il me laisse tranquille. Combien de temps cela a-t-il duré ? « Une heure » !
Ce matin, j’ai mes règles.
17 février 2000
Je viens d’essuyer un refus pour ma 18ème tentative de trouver un poste. Beaucoup, surtout les crèches, ne m’ont même pas répondue. J’ai cherché dans des crèches, homes, comme aide en cuisine, comparse à l’Opéra, aide chez un privé, agent au téléphone. Rien.
J’ai eu mes règles normalement. Il y a un mois, cela fût atroce. J’ai passé une heure dans un matin transi à souffrir et à m’évanouir dans la salle de bain. Je n’arrivais pas à prendre un antidouleur car, chaque fois que j’essayais de mettre de l’eau dans un verre, je m’évanouissais. Dieu merci, Tu étais là !
Le 4 février, j’ai passé une soirée exceptionnelle. Nous avons eu notre souper cousines où nous étions six. Nous sommes allées au San Juan, un restaurant espagnol à Lausanne. J’étais assise face à la salle. Il y avait un couple qui buvait un verre et quelques personnes seules. Le patron, José, est arrivé. Très vite, il a su dire où j’étais assise la dernière fois que je suis venue avec Fabian. Il était chaleureux, jovial, agréable. Nous nous sommes régalées de poissons grillés. Joëlle a proposé de faire un tour de table avec une bougie et chacune son tour a dit où elle en était dans sa vie. Ce fût un beau moment de sincérité et d’écoute.
Au dessert, j’ai demandé à José comment on fait brûler la crème. Il nous a conviées en cuisine. Carmina, la cuisinière, nous a montré. Nous avons bavardé, ri. De retour dans la salle, j’ai remarqué que Carmina suivait et s’asseyait un peu plus loin pour nous regarder. Je lui ai souri plusieurs fois. Sa sœur est arrivée. José nous propose qu’elle danse pour nous du flamenco. Magie. Habillée de jeans et petit pull, une grâce, une envolée. Soudain, elle me regarde et me montre du doigt. « Venga, venga ». Je lui dis que je ne sais pas danser. Elle parle espagnol, José ou Carmina traduisent. « Elle veut t’apprendre » José écarte les tables. En miroir, attentives et riantes, nous dansons. Les gestes sont simples, elle montre bien. Elle s’exclame « Tu danses bien ! ». Elle appelle sa sœur « Mira, mira ». Elles s’extasient et disent que j’ai du talent. Ces messieurs me complimentent. La danseuse ne veut plus me lâcher. Encore, danse. Je vais me rassoir sous les applaudissements. Je n’oublie pas un instant que je suis cliente. Je les trouve gentils.
Puis, quelque chose change. J’avais entendu Carmina chantonner un peu plus tôt dans la soirée. Et quand José me dit que je danse presque aussi bien que la danseuse, je lui dis que non et qu’elle a beaucoup de talent. Puis Carmina dit qu’elle ne sait pas danser. Je dis qu’elle fait de la très bonne cuisine et qu’elle chante bien, qu’elle a une belle voix.
Je la vois, assise vers sa sœur, à l’autre bout de la salle. Elle me fait signe de venir. « Je veux te chanter quelque chose ». Elle chercher, chantonne. Les cousines me font signe qu’il faut que je vienne payer. Je m’excuse et j’y vais. Il est tard, nous allons partir. Pour prendre nos manteaux, nous nous approchons de la table de Carmina. Elle me refait signe. Je dis aux cousines « Venez, elle va nous chanter quelque chose ». Carmina, l’air grave, me montre la chaise en face d’elle et, pointant son doigt sur moi, me dit « C’est pour TOI que je vais chanter ».
Yeux dans mes yeux, elle commence. Sa voix tremble, se fêle, s’amenuise. Elle se tait, me prend la main gauche, ses doigts en coque contre mes doigts. Elle me dit « Je voulais te chanter la chanson que me chantait ma mère. Mais je n’arrive pas. Cela fait longtemps que je n’ai pas revu ma mère. J’aurais voulu te chanter celle-là, mais je n’y arrive pas ». Sa sœur lui dit quelque chose et Carmina répond « Si, elle me comprend ! ». La discussion se fait dans un mixage français-espagnol. Carmina me chante une chanson de Sevilla. C’est beau ! J’y suis. Emue. Nos mains sont toujours liées. Je la remercie. Elle me retient « Tu es qui, toi ? D’où viens-tu ? Tu es spéciale. Tu as quelque chose… Tu as un regard incroyable. Il ne regarde pas là (elle me montre le bout de son nez). Il regarde loin (geste ample) à des milliers de kilomètres. A travers nous. Tu es d’où ? ». De la Vallée de Joux. « Oui, mais avant ? » « J’ai des ancêtres tziganes, je crois. » Des corps se redressent. « C’est ça ! » s’écrie Carmina. « Tu as du sang tzigane ! ». Ils discutent en espagnol un moment entre eux. Les cousines attendent dans leurs manteaux. « Et tu fais quoi ? » « Actuellement, j’écris » « Une artiste ! » Des cris à nouveaux. Ils rient. Carmina me dit que cela explique tout. Les cousines sortent. Je dois partir. J’ai envie de rester avec eux. Je me lève. L’homme du couple dit « C’est vrai que vous avez un regard étonnant. Vous êtes belle ». Sa compagne acquiesce. Qu’est-ce qu’ils ont tous ? Quelle situation étrange. Il me dit « Vous n’êtes pas une sorcière ? ». Je dis, bien fort « Je suis chrétienne. J’aime Jésus. Je ne donne que de l’amour. C’est ça qui sort de moi. Je suis gentille, ne craignez rien ». La danseuse me dit de danser à la maison. José propose que je vienne régulièrement à Lausanne et que je reçoive des cours de flamenco gratuits au sous-sol. Je vais sortir. Carmina m’appelle « Attends ! J’aimerais te demander quelque chose. Ecris-moi une histoire » « Je te l’écrirai, mais cela sera en français ». Le client se lève et dit « Moi, je traduirais ».
Je pars, remplie, ivre de ce que j’ai reçu, émue.
Le Don Juan avait fermé ses portes définitivement lorsque j’ai voulu y retourner et je n’ai jamais retrouvé Carmina malgré mes recherches. Je n’ai pas pu lui écrire une histoire. Dommage, j’aurais aimé mettre des mots sur cette femme, sur l’enfant qu’elle a été, sur sa mère, sur sa vie d’avant et sur qui elle est devenue.