Éducatrice spécialisée HES-SO, coach membre de SECA, enseignante, auteure, peintre

Passons sur l'autre rive l

2024

40x40 / Acrylique, sable, bitume
Chant : Si la mer se déchaîne / Dena Mwana, The Soweto Gospel Choir

Il leur dit :"Passons sur l'autre rive".
Luc 8:22

Il dit : "Silence! Tais-toi !" Le vent tomba et il se fit un grand calme.
Marc 4:39

C’était un matin d’hiver. Une grande quantité de neige était tombée pendant la nuit. Je devais prendre la route pour présenter devant des experts un projet pour agir contre le harcèlement-intimidations entre élèves.

Tôt le matin, j’ai dû dégager à la pelle la place devant mon garage pour sortir ma voiture.
Le trajet aurait dû durer une heure. J’ai mis trois heures pour arriver sur place.
Au premier croisement, en face de moi, une voiture s’est élancée sur la route principale. Elle a été percutée violement par une voiture venant de la gauche et a été projetée vers moi. A quelques centimètres de mon capot, elle a été stoppée par un muret qui se trouvait à côté de ma voiture.
J’ai vu la conductrice lever les mains pour se protéger la tête entre les deux chocs. Puis, tout s’est arrêté. Sous les flocons, la portière s’est ouverte. La femme est sortie. Le conducteur qui lui avait foncé dedans est venu vers elle. La route qui allait être bloquée pour un moment et j’ai pensé à ma présentation. Alors comme il n’y avait visiblement pas de blessé et beaucoup d’automobilistes témoins, j’ai glissé ma voiture dans un espace libre et j’ai continué ma route dans de la neige parce que le chasse-neige n’était visiblement pas passé.

En chemin, je suis sortie de ma voiture pour aller chercher un objet chez ma sœur et j’ai glissé sur de la glace. Je suis tombée brutalement. Le coup s’est répercuté jusque dans ma nuque.
Plus loin, des voitures dans des champs, un camion entravant la route, des murs de neige sur l’autoroute.

Je suis arrivée épuisée, sonnée et douloureuse.
En entrant dans la salle, j’ai ressenti une impression bizarre. Il y avait une froideur obscure. J’ai présenté mon projet comme j’ai pu.
Puis, lorsque les experts ont parlé, démontant méticuleusement mon projet et le ramenant à zéro. Le froid s’est installé dans mon torse.
 
Après plusieurs heures, j’ai repris la route et refait dans l’autre sens le trajet, avec encore des murs de neige, des voitures dans le décor et des bouchons.
Enfin arrivée devant mon garage, j’ai vu que la neige s’était accumulée au fil de la journée et qu’elle m’arrivait à mi-cuisse ! J’ai empoigné ma pelle et j’ai attaqué ce nouveau défi avec une détresse enragée. Au bout d’un moment, une voisine compatissante est venue m’aider avec sa fraiseuse à neige.
 
Arrivée chez moi, j’avais si froid qu’un thé chaud et une couverture n’ont pas réussi à me réchauffer. Les efforts auraient dû me mettre en sueur. Mais, dans mon torse, il y avait de la glace.
Ce froid en moi depuis des heures n’était pas normal. Je ne comprenais pas pourquoi je restais comme figée par le gel.

Ce fût une nuit presque blanche et frissonnante à me tourmenter pour mon projet.
Le lendemain, j’avais des moments agréables, puis à nouveau, une sensation de froid en moi, une impression de danger, le corps tendu. Cela revenait au fil de la journée.
 
Le soir, j’ai regardé une vidéo. C’était celle d’un culte que j’avais loupé, enregistré dans l’église MLK. Le titre : « Comment discerner une attaque démoniaque ? » ne me plaisait pas, surtout avec tout ce froid en moi. Mais j’ai choisi d’écouter un bout de la prédication du pasteur Ivan Carluer.
 
Jésus est dans une barque avec ses amis. Il dit : « Allons sur l’autre bord ! ». Une tempête terrible se lève. Des bourrasques de vent si violentes que les pêcheurs professionnels dans la barque ont peur.
En fait, l’enjeu n’est pas sur le lac, mais sur la rive. C’est ce qui va se passer lorsque la barque atteindra la terre ferme qui compte. Alors, des démons essaient d’empêcher la suite du voyage.
Jésus dit « Silence ! Tais-toi ! ». La tempête cesse. Il se fait un grand calme.
 
En grec, silence, c’est Siopao, être silencieux, tranquille, en paix, mutisme.
Tais-toi, c’est Phimoo, fermer la bouche avec une muselière, garder sous contrôle.
Jésus a muselé les démons !
Puis, il atteint la rive du pays des Gadaréniens et terrasse les démons en délivrant l’homme possédé qui L’attend.
 
J’ai écouté la prédication jusqu’au bout, me sentais étrangement concernée.
J’ai vu ma situation. Dans la tourmente pour mon projet qui me tient à cœur, une sensation de froid inexplicable, impression glacée dès que j’y pense, découragée et effrayée sans raison.
Mon but, ce n’était pas d’obtenir un CAS, mais de participer à une école où les relations sont intentionnellement bienveillantes et où les élèves peuvent se développer harmonieusement. C’était ça, l’autre rive pour moi !
Je suis montée dans ma chambre et j’ai pris position à mi-voix.
« Silence ! Tais-toi ! »
 
Il s’est fait un grand calme en moi. Plus de froid ! Plus de tension… J’ai ressenti tout de suite une chaleur dans le torse.
La nuit suivante a été blanche à nouveau, mais paisible, joyeuse. Les idées fusaient pour donner une nouvelle forme à mon projet.
Tout s’est emboîté et mon projet a pris vie.
Je n'ai plus jamais ressenti ce givre sur mon coeur.
 
Deux années après, lorsque j’ai peint ce tableau, je ne savais pas ce que je peignais. Je suivais un cours où j’apprenais à utiliser le bitume.
Plus tard, en le regardant en détail, longuement, j’ai vu la mer qui s’était calmée, la rive qui s’offrait.
Et soudain, l’homme, assis, qui attendait Celui qui allait le délivrer.
 
Au-delà de la tempête, il y a souvent une rive qui espère.