Je referme « L’île haute » de Valentine Goby1, en larmes. Les minutes passent et je continue de pleurer, fort, comme si on pressait mon torse.
On laisse Vadim, enfant juif, passant la frontière française en 1943 pour entrer en Suisse, seul, vulnérable. Même moi, lectrice, je ne peux pas l’accompagner.
Demeure la promesse d’une porte qui s’ouvre dans la montagne valaisanne, d’un couple de paysans qui lui offre un verre de lait et un abri.
L’avant-dernière nuit, presque blanche, remonte en moi. Des heures à revoir le visage d’Alfred Ryter, à entendre ses questions qui viennent et reviennent tout au long du reportage de son enfance d’esclave en Suisse « Verdinger », « Une enfance volée ».
Les Verdingkinder, c’était des enfants qui avaient été placés chez des paysans entre les années 1800 et 1960 en Suisse. Des orphelins, des enfants nés hors mariage ou avec des parents malades.
Ils pouvaient arriver tout petits. Ils restaient peu de temps, des années ou une vie entière. Parfois, ils mourraient d’épuisement, de faim, de maladie.
Ils étaient fréquemment utilisés comme esclaves par les familles qui les employaient. Maltraités, mal nourris, exploités, abusés sexuellement, ces petits vivaient souvent un enfer sur la terre.
Non seulement ils avaient été arrachés à leurs parents et leur fratrie, mais en plus ils se retrouvaient dans une immense solitude affective, dans une brutalité aveugle et dans une incompréhension totale de ce qui leur arrivait.
Comme le raconte de manière poignante Alfred, qui avait 7 ans quand il a été placé dans une ferme dans l’Oberland bernois, ils perdaient leur famille et leur enfance, mais aussi leur prénom et leur statut d’être humain digne d’égalité.
L’arrière-grand-père de mon mari a connu cela. Il a eu la force, à l’adolescence, de fuir la ferme et de traverser la Suisse à pied pour retourner chez lui. Mais beaucoup n’ont pas pu s’en aller et ils y ont laissé leur âme.
Comme Alfred qui, à passé 80 ans, fait encore des cauchemars, tremble de froid et ressent des douleurs physiques là où il a été battu et torturé. Traumatisé, enfermé dans son incompréhension malgré 25 ans de thérapie, il pose sur nous son regard d’enfant et demande comment ces gens pouvaient-ils fêter Noël en sachant qu’il y avait un petit de 8 ans seul dans un cabanon glacial, n’ayant rien mangé, reçu aucun mot d’amour ni cadeau, dans l’0bscurité. Qui peut répondre à cela ?
Qui peut répondre aujourd’hui aux enfants d’Ukraine, de Syrie, de Haïti ?
Aux filles d’Inde, d’Afghanistan, d’Iran ?
Qui peut répondre aux enfants de notre pays, broyés par la violence au sein de leur famille, par les cris, les coups, les viols. Qui peut répondre aux enfants étouffés par l’étreinte révulsante de l’inceste ?
J’aimerais dire à Alfred, Camille, Alexey, Jyoti, Abdel, Jina, et les innombrables autres, que ce qui leur est arrivé est injuste. Pas n’importe quelle injustice, mais une injustice sans fond. Tellement énorme qu’elle fait douter de soi, de l’autre, de l’humanité, du sens de la vie et de la vie-même.
Une telle injustice qu’on pourrait douter de l’existence de Dieu, ou alors Il serait indifférent, impuissant ou sadique.
Une telle injustice qu’on pourrait ne croire qu’en l’existence du diable. Si l’enfer existe, alors il se trouverait sur terre.
Et pourtant, dans l’obscurité la plus sombre, il suffit d’une allumette pour que la lumière chasse les ténèbres.
Une bougie pour savoir où l’on est.
Une lanterne pour trouver un chemin.
Un phare pour atteindre la terre ferme.
C’est à nous, les adultes, de porter la lumière. « Lève-toi et brille ! »2.
Nous n’avons pas à attendre sans rien faire que Dieu agisse.
Nous sommes appelé-e-s à agir.
C’est à nous de faire comme la voisine d’Alfred en dénonçant les maltraitances.
A nous de nous lever, de dire « Stop ! », de dire que nous ne sommes pas d’accord.
A nous de dire à ces enfants que ce qu’ils vivent n’est pas acceptable et que nous sommes là pour les aider.
A nous d’agir, de combattre avec des mots, des actes, du soutien sous toutes sortes de formes, en faisant partie d’une organisation, en donnant de l’argent à celles et ceux qui se battent sur place, en priant, en manifestant de l’amour.
Qui sont, pour l’énorme majorité, ceux qui maltraitent les enfants ?
Des adultes.
Des êtres de notre taille, à qui nous pouvons faire face.
Que peut un enfant face à un adulte ?
C’est à nous de faire rempart autour des enfants.
Soyons des adultes qui font preuve de vigilance et de courage.
Protégeons ainsi le cœur des enfants.
C’est une de nos missions qui impacte l’avenir.
Peut-être que ces mots te touchent en profondeur, parce qu’ils parlent de toi.
Tu as subi des violences sexuelles, tu as été battu∙e, tu as subi de la violence psychologique ou tu subis cela aujourd’hui.
Ou tu réalises que tu es maltraitant∙e.
Ou alors, tu prends conscience qu’un enfant dans ton environnement semble souffrir de ce type de violences.
Il est temps que cela cesse.
Pour se renseigner et agir :
- Pour les enfants et les ados : ciao.ch et 147.ch (chat, mail, message) et 147 (téléphone)
- Pour les jeunes adultes : ontécoute.ch
- Pour les parents : projuventute.ch
- Pour communiquer avec une personne compétente 24h/24 : 143 (téléphone) et 143.ch (chat, mail)
- Pour prévenir le suicide : stopsuicide.ch, preventionsuicide-romandie.ch
- Pour appeler la police : 117
- Pour appeler une ambulance : 144
1 Goby, V. (2022). L’île haute. Actes Sud
2 Esaïe 60 :1